samedi 14 janvier 2017

La vie volée de Martin Sourire


Après Mausolées, avec La vie volée de Martin Sourire, c'est le deuxième titre de Christian Chavassieux que j'ai le plaisir de lire.  Dans ces deux titres, j'y ai retrouvé les mêmes ingrédients : une intrigue forte qui vous happe dès les premiers mots, une écriture vive et soignée et, surtout, des descriptions à couper le souffle qui, pour certaines, à force de réalisme, peuvent être dérangeantes et vous poursuivre bien longtemps après avoir refermé l'ouvrage.

"Le sourire de Martin était une particularité de sa physionomie et ne trahissait rien de ses passions intimes."

Martin, c'est un garçonnet à la bouille souriante qui charme la reine Marie-Antoinette alors qu'elle traverse la campagne parisienne.  Quelques pièces glissées dans les mains de la grand-mère et voici l'enfant emporté à Versailles. Rebaptisé Martin par la souveraine en manque d'enfant à choyer, il déçoit rapidement : malgré les efforts déployés, il reste silencieux et sauvage.  Confié de main en main, il finit par se retrouver vacher dans la ferme pédagogique du château. Son mutisme ne l'empêche pas d'observer tout ce qui l'entoure et de pressentir les changements qui sont en marche.  Osera-t-il franchir les grilles du domaine, naître à sa propre vie et s'affranchir de cette étiquette d'"enfant de la reine" qui lui colle à la peau ?

"Il y aura un jour, après.  C'est aussi inconfortable que de se trouver au milieu d'un gué, mais enfin, c'est essentiel d'avoir compris que les phases de la vie connaissent des fins et sont annonciatrices de changements."

Dans ce roman découpé en trois parties, l'auteur nous fait vivre de l'intérieur, par l'intermédiaire de ce gamin du peuple "adopté" par la reine, les années révolutionnaires. L'histoire s'ouvre avec l'enlèvement de Martin, en 1777, et s'achève en 1794 alors qu'il revient de la meurtrière campagne de Vendée. Entre les deux, on découvre sa vie à Versailles, moins dans le château qu'il fréquente très peu de temps finalement que dans ce petit village miniature construit de toutes pièces pour le plaisir de la reine et de sa cour.  On le suit dans ses premiers pas de jeune homme à Paris, des rues sordides à l'appartement d'un grand architecte qui le prend sous son aile en passant par les cuisines du meilleur restaurant de la ville. Pour finir, dans un flashback terrible, on revit par bribes les exactions commises sous le régime de la Terreur.

"Il y avait bien une noble mission, à l'origine, là-bas, au premier de nos pas, il y avait une idée de grandeur et d'élévation quelque part à la source, mais la confier aux loups et aux corbeaux...  ils font tout salement, dévorent les proies toutes vies, se foutent des plaintes des corps qu'ils déchirent (...)"

C'est sans conteste cette troisième partie qui marque les esprits.  Bien évidemment, elle ne serait rien sans les deux précédentes.  Dès le départ, on s'attache à ce gamin qui manque cruellement d'amour mais qui grandit bien. On se félicite de le voir s'instruire progressivement, de le voir se tenir éloigné autant que possible des manipulations des uns et des autres.  On pressent toutefois qu'il ne pourra en être ainsi jusqu'au bout, qu'il lui faudra à un moment ou à un autre épouser une cause.  Le prix à payer en est cependant bien cruel et nous renvoie à des questionnements bien actuels sur ce que les causes "justes" peuvent, lorsqu'elles s'aveuglent elles-mêmes, engendrer de violence et de morts.  

"Tout nouvel arbre est né d'un ancêtre disparu, réduit à une souche corrompue."

Avec notre regard actuel, nos tripes se tordent en voyant notre héros - homme comme les autres qui vit le moment présent sans avoir le recul nécessaire pour en juger l'impact - se débattre avec ses démons.  Aujourd'hui, on parlerait de stress post-traumatique.  Aujourd'hui, dans le meilleur des cas, il serait suivi. En 1794, il ne peut compter que sur son intelligence, sa force de caractère et l'amour des siens...

Pour prolonger le plaisir de cette lecture des plus prenantes, le lecteur découvrira en fin d'ouvrage différentes annexes avec notamment quelques repères chronologiques bien utiles.  A travers ces ultimes pages, l'auteur nous explique en outre quel a été son parti pris lorsqu'il a écrit cet ouvrage.  Il ne se prétend ni historien, ni pédagogue mais tout au plus "historien savamment imprudent".  

J'ai aimé cette "imprudence" qui nous donne à lire la Vie plutôt que l'Histoire ! 

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