lundi 16 février 2015

Fantoccio


Grand format de l'école des loisirs, 4 février 2015



En pleine nuit, aux abords de Sienne, la sorcière Strega donne vie au grand pantin de bois taillé par Guiseppe Taddei, dit Gepetto. Celui-ci espère bien que Fantoccio, son ultime marionnette, lui rapportera gloire et fortune. Cela semble bien parti : l'élève obéit au maître et apprend avec une facilité déconcertante les mouvements de leur prochain numéro, gardant juste ce qu'il faut de raideur pour mystifier le public, faisant à merveille le mort quand pointe le moindre danger...  Il ne faudrait surtout pas que quiconque devine leur secret. Pourtant, la vie pulse au cœur de ce bout de bois de hêtre. L'envie d'être le pousse à une première imprudence... Finira-t-il par se brûler les ailes ?
"Tout est neuf pour moi, j'ai tout à débrouiller.  J'ai quand même appris ce que le maître attend de moi.  Danser, mentir, pour l'aider à gagner son pain.  Une question pourtant : comment vais-je avoir la vie belle, moi qui ne mange pas de pain ?" 



Avec ce Fantoccio, l'auteur, Gilles Barraqué, découvert avec bonheur avec cet autre titre à l'école des loisirs, Au ventre du monde, confirme son talent de raconteur d'histoires. 

Ici, il réinvente un récit bien connu des petits et des grands, celui du Pinocchio de Carlo Collodi.  Sa version est cependant bien plus intimiste et bien plus mature. Dans sa dédicace, l'auteur parle de "démarcation". 

Le mot est bien choisi.  Si Pinocchio rêvait de devenir un vrai petit garçon ; Fantoccio, lui, rêve de devenir un homme.  Dès le départ, il est tourmenté par sa condition, mi-homme mi-pantin.  Il rêve de s'en émanciper, d'exister à part entière, de pouvoir vivre et, surtout, de pouvoir aimer ! Car notre fantoche, de toutes les fibres de son bois, se sent attiré par la belle Livia avec qui il danse tous les soirs au théâtre. Une attirance loin d'être platonique ! En s'éveillant à la vie, Fantoccio découvre que, dans son fort intérieur, il est un être sexué animé des mêmes désirs que tout être de chair et de sang.  

Les tourments de Fantoccio, le lecteur les vit de l'intérieur puisque l'auteur a choisi d'en faire le narrateur. Dès le départ, on découvre une âme avide d'apprendre : la lecture, la scène, le théâtre...  mais aussi la vie qui grouille dans sa ville et les secrets qu'elle recèle.
"Je sais que le rôle ne sera pas facile.  Il me faudra faire le mort avec la plus grande vigilance tout le temps que je ne serai pas sur scène.  Ne pas se trahir.  Ça ne m'empêchera pas d'écouter, d'observer, d'apprendre, de ressentir."
Cette pulsion de vie le mènera sur des chemins de traverse où le risque de se perdre est grand.

Avec ce récit, l'auteur offre donc aux adolescents qui le liront une métaphore avec leur propre condition. En effet, la quête initiatique de son héros est celle qui anime tout adolescent, dans son passage de l'enfance à l'âge adulte : le besoin d'être reconnu comme individu à part entière et non plus comme l'enfant de ses parents, le besoin d'aimer et d'être aimé.  

De cet éveil à la vie et à la sexualité, l'auteur parle sans tabou, de manière assez explicite même.  Aussi, sans vouloir jouer les prudes, je conseillerais cette lecture aux plus grands, à partir de 14-15 ans.  

Parallèlement à cet éveil de Fantoccio, fil rouge de ce roman, l'auteur nous plonge également dans le renouveau théâtral du XVIIIe siècle.  Ainsi, il évoque avec enthousiasme l'apport du grand dramaturge italien Carlo Goldoni qui, par ses textes s'inspirant de la vie des gens, a révolutionné, comme avant lui Shakespeare et Molière,  cet art du vivant.  On découvre aussi à travers les yeux de son héros toute l'animation de cette ville de Toscane, Sienne.  A commencer par cette célèbre course de chevaux, le Palio... Une belle invitation au voyage, dans le temps et l'espace...  

Bref, avec son Fantoccio, Gilles Barraqué nous offre une relecture à la fois troublante, passionnée et passionnante de Pinocchio.  De quoi dépoussiérer définitivement nos souvenirs d'enfance ! Coup de cœur garanti ! 

1 commentaire:

Un petit commentaire, c'est toujours sympa...