mercredi 30 juillet 2014

L’œil de la Providence

© Richard Nowitz

Fiorine ne remarqua pas le trouble de son professeur.  Il faut dire qu’elle n’avait qu’une idée en tête : retrouver Julien, son amoureux. 

Cela faisait exactement un quart d’année qu’ils étaient ensemble.  Pour eux, c’était quasi équivalent à un quart de siècle et à des noces d’argent.  C’était du sérieux comme on dit.  D’ailleurs, elle n’avait pas hésité à clamer haut et fort qu’à la place de la Clémenza, elle aussi aurait zigouillé ce traitre de Milittello !  L’adolescente s’était enflammée pour cette nouvelle (1) que Mme B. leur avait fait lire.  Dans ce remake à la Roméo et Juliette, les personnages signent un pacte : puisqu’ils ne peuvent s’aimer et vivre ensemble, ils se jurent de ne s’éprendre de personne d’autre.  A la vie, à la mort. Celui qui trahirait ce serment le paierait de sa vie.  Or, des années plus tard, alors qu’ils ont tous les deux dépassé les quatre-vingts ans, Corrado annonce qu’il va se marier…  et surtout qu’il est amoureux.  Vous devinez la suite ?

Cet élan passionné de son élève avait fait sourire l’enseignante.  Fiorine avait un sacré caractère et son amoureux n’avait qu’à bien se tenir !

Pour l’heure, ils devaient se retrouver devant les grilles de l’école.  Pas simple pour la frêle ado de se frayer un chemin dans cette marée humaine qui déferlait par vagues dans le hall d’entrée.  Elle devait jouer des coudes pour tenter de franchir plus rapidement l’espace qui la séparait des doubles battants de la porte d’entrée. 

En sortant, elle jeta un regard amusé à l’œil de la Providence qui dardait ses rayons au-dessus du portail.  Depuis son entrée à l’école secondaire, près de deux ans auparavant, elle s’était toujours imaginé que cet œil « qui voit tout » était une sorte de talisman pouvant la protéger de tous les malheurs du monde.  Elle n’avait pas tort.  Du moins jusque là…  Hormis des résultats scolaires pas toujours à la hauteur de ses espérances – ou plutôt de celles de ses parents – elle se considérait comme chanceuse.  Contrairement à la majorité des autres élèves de sa classe, elle vivait au sein d’un foyer uni et heureux.  Et ça, ça n’avait pas de prix !  Bien sûr, les vacances se résumaient à deux petites semaines au bord de la mer et elle ne se trimbalait pas avec le dernier i-phone à la mode.  Mais peu importe !  Au moins, ne devait-elle pas, comme ses amies, se dédoubler et vivre deux vies.  Une seule, c’était déjà bien assez.

Elle sentit vibrer son GSM dans la poche de son slim. 
-          tfk ? dpch J
-          2sec jariv

Mme B. en aurait eu les poils hérissés en lisant leur échange.  Mais ce que la vieille prof oubliait, c’était la spontanéité de la jeunesse.  Prendre le temps d’écrire lettres, accents, etc., c’était finalement un truc de vieux.  Pas de temps à perdre quand on a quinze ans et qu’on est amoureux !

La jeune fille hâta encore un peu le pas.  Dans quelques instants, elle serait dans les bras de son Julien…

Soudain, pourtant, elle ralentit insensiblement le rythme.  Un souvenir douloureux serra son cœur. 

-          Prends le temps de vivre, jeune fille.  Ça passe tellement vite…

La voix de son grand-père résonna à ses oreilles, comme s’il était en chair et en os à ses côtés.  Elle se souvenait précisément du jour où il lui avait murmuré ses mots.  C’était le printemps de ses onze ans.  Un mois de mars particulièrement chaud où l'on s’interrogeait sur les dérèglements climatiques.  Ils étaient tous les deux assis sur la terrasse de la maison de vacances familiale.  S’étendait sous leurs yeux, plus bas dans la vallée, le long serpentin paresseux de la rivière.  Sur les flans qui leur faisaient face, on distinguait les bandes sombres des sapins et, de-ci de-là, le vert tendre des feuillus qui, petit à petit, montraient à leurs copains qu’ils étaient toujours de ce monde.  Elle lui parlait avec enthousiasme de sa prochaine fête de communion.  Il lui souriait de son air tendre et, pourtant, le cœur n’y était pas.  Et puis, sans crier gare, il avait eu ces mots terribles :

-          Je ne serai plus là…

Elle n’avait pas compris.  Pourquoi ne serait-il plus là ?  C’était à peine deux mois plus tard !

Fiorine secoua vivement sa longue chevelure blonde, comme pour éloigner ce mauvais souvenir, se recomposa un visage tout sourire et héla de la main son amoureux qui l’attendait à la grille.
Un magnifique week-end les attendait… Du moins, c’est ce qu’elle pensait !

(1) Andrea CAMILLIERI, Le Pacte in Un mois avec Montalbano, Éditions Fleuve noir, 1999.







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