samedi 26 juillet 2014

Le dictionnaire récalcitrant


-          Pfffffffffffff !

Ce long soupir en provenance du fond  de la classe déchira soudain le silence.  Le prof de français, madame B., releva instantanément la tête.

- Que se passe-t-il Fiorine ?
- Je déteste ce dico !  Il ne me donne aucun mot que je cherche !  lui répondit rageusement l’adolescente confrontée à un exercice de vocabulaire sur les familles de mots.

Madame B. ne put s’empêcher de sourire.  Elle éprouvait une réelle affection pour cette jeune fille à la fois spontanée et naïve.  Malgré sa piètre image d’elle-même, elle avait en elle des tonnes de qualités qui lui permettraient – la vieille prof en était certaine – de réussir dans la vie.  Même si elle n’avait pas l’intelligence logico-mathématique – malheureusement la seule vraiment valorisée dans l’enseignement – elle en avait bien d’autres en réserve…  A commencer par l’intelligence kinesthésique qui lui permettait d’être extrêmement douée dans les sports en général, et dans la danse en particulier.  En attendant de trouver sa voie, depuis le début de l’année, elle avait alimenté la collection de perles de son professeur.  Allait-elle lui fournir, sans le vouloir, un joyau de plus ?  L’enseignante se leva, chaussa ses lunettes avant de lui  répondre d’un ton légèrement ironique, avec son agaçante manie de décomposer en syllabes les mots de vocabulaire compliqués :

- Ah ça Fiorine, ton dictionnaire fait son ré-cal-ci-trant ?  Peut-être a-t-il besoin que tu lui montres qui est le maître ?  Et si tu le mettais dans le coin et prenais le temps de RE-FLE-…

La prof s’arrêta net.  Quelque chose venait d’attirer son attention.  Du coin de l’œil, elle avait cru voir comme un sourire se dessiner sur la tranche du dictionnaire en question, un sorte d’émoticône comme en usent et abusent les jeunes d’aujourd’hui dans leurs messages.  Lorsqu’elle fixa plus attentivement l’ouvrage en question, l’impression fugace avait disparu.  Néanmoins intriguée, elle se dirigea vers le bureau de son élève en difficulté.

                - Voyons Fiorine !  Quel nom correspond à l’adjectif « insouciant » ?  Quelqu’un qui est gentil fait preuve de gentillesse, quelqu’un qui est méchant fait preuve de méchanceté et quelqu’un d’insouciant   fait preuve d’…

                - D’insouciance !

                C’est Florent qui avait crié la réponse.  Encore un petit gars un peu turbulent mais pas méchant pour un sou qui en faisait gentiment voir à ses professeurs.

              - C’est tout à fait ça Florent mais je ne savais pas que les Florent et les Fiorine étaient ho-mo-ny-mes !

                Souriant à sa petite vanne linguistique (tout était prétexte à enfoncer le clou), madame B. reporta son attention sur la jeune fille.  Elle ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil sur le fameux dictionnaire « récalcitrant » de Fiorine. Cousin des 22 autres exemplaires de la classe, il ne présentait rien de particulier, à part les nombreux post-it (à ce mot, elle préférait papillons repositionnables) multicolores que l’élève avaient placés pour s’y retrouver plus rapidement dans le classement alphabétique. Elle le feuilleta distraitement, songeant qu’il était vraiment grand temps que les vacances arrivent et qu’elle puisse enfin se RE-PO-SER.  Grand temps aussi qu’elle reprenne un rendez-vous chez l’ophtalmologue.  Sa vue lui jouait à nouveau des tours…

                Ses réflexions furent interrompues par le bruit strident de la sonnerie de fin de cours.  On était vendredi et tous étaient heureux de voir la semaine s’achever.  Les élèves s’ébrouèrent dans un joyeux brouhaha.  Elle eut à peine le temps de leur rappeler que l’exercice devait être terminé en devoir pour lundi qu’ils étaient déjà tous sortis.  Dans un soupir, elle reposa doucement l’ouvrage de référence sur le banc, non sans avoir glissé amoureusement la paume de sa main sur la couverture.  Madame B. était une accroc des livres et elle aimait s’en repaître par tous les sens.  Ce toucher lui procura comme à chaque fois un sentiment de plénitude.  Tout était parfaitement à sa place.

                Pourtant, dans un petit coin de son cerveau, une alarme se mit à clignoter.  Cette couverture lui paraissait anormalement chaude, comme animée d’une vie intérieure.  Elle balaya d’un geste cette pensée fugace et se mit, elle aussi, à plier bagages !

                Si elle avait su…







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