mardi 14 janvier 2014

Voyage corsaire

"La vie n'est rien d'autre qu'un emboîtement de petits voyages dans un voyage beaucoup plus long, (...), cela ne sert à rien de s'inquiéter, de toutes les manières personne n'en connaît la destination finale."

Mesdames et messieurs, bouclez votre ceinture, embarquement immédiat pour un voyage onirique, un aller-retour imaginaire entre Bruxelles et le Cameroun...

Tout commence dans l'appartement bruxellois d'un écrivain qui désespère pouvoir écrire un jour ce récit de voyage dont il aspire.  Endormi, il rêve qu'il se réveille, "lui et plus tout à fait lui". La surprise passée, il se met alors à écrire de manière frénétique le récit d'un séjour qu'il n'a pas vécu ! Son personnage, Frédéric Verratti, quitte Bruxelles et un mariage raté et s'envole pour le Cameroun où il espère se retrouver et prendre un nouveau départ.  Dans son périple, il rencontre des personnages hors du commun qui vont lui apporter bien des réponses, sur lui, sa relation à l'autre et au monde...  Un voyage entre l'irrationnel et le rationnel qui lui apportera peut-être la sérénité qu'il recherche.

Ce titre, à la construction tout à fait originale, est à l'intersection du roman et du recueil de nouvelles.  Entre une introduction, justement intitulée "Au commencement" où l'on découvre cet écrivain qui vit une expérience d'écriture tout à fait particulière et un épilogue où l'on retrouve le même homme qui se souvient avec effarement et bonheur de son rêve, on parcourt quatre courts récits construits autour des pérégrinations de son double de papier.  

Deux qui le mettent directement en scène et relatent ses rencontres extraordinaires.  La première avec Simon alias Akàb, un chauffeur de taxi philosophe.  La seconde, avec P.P.P., un vieil italien qui met en scène, année après année, la même pièce, l'Orestie d'Eschyle.  

Le troisième récit s'intéresse à la veuve d'un leader politique indépendantiste qui a lui aussi, dans son jeune temps, joué dans la pièce de ce mystérieux P.P.P.... Désormais seule, dans un monde qu'elle ne reconnaît plus, la vieille dame doit trouver un compromis entre ses idéaux d'antan et le bien commun. 

Quant au quatrième récit, Frédéric Verratti n'en est que le lecteur.  Il s'agit de l'histoire d'un vieux chasseur qui, au seuil de son passage dans l'au-delà, fusionne avec l'animal totem qui a guidé sa vie. 

Toutes ces nouvelles sont donc liées, formant les pièces d'un puzzle qui trouve ses clés dans l'épilogue.  On y découvre ainsi, en référence à la théorie des rêves de Freud, ce qui a nourri le songe. Le narrateur y dévoile l'identité de certains personnages ainsi que ce qui sous-tend certaines de ces histoires. Procédé qui donne envie au lecteur de reprendre tout depuis le début !  On y découvre aussi l'origine du titre, hommage à Pier Paolo Pasolini et à ses Écrits corsaires...  

S'il est question d'un voyage, celui-ci se déroule à différents niveaux.  Il y a bien évidemment celui du personnage qui découvre un pays, ses paysages, ses façons d'appréhender l'existence.  Ce périple se double d'un voyage intérieur puisqu'il lui permet de faire des retours sur lui-même, sur son passé et son avenir, et de réconcilier le tout.

Il y a également le voyage de cet écrivain qui expérimente l'écriture comme "le meilleur moyen de vivre plusieurs vies conjointement."  

Et puis, celui de Giuseppe Santoliquido lui-même.  A travers cet ouvrage et la voix des différents personnages, il nous donne à lire sa propre vision du monde, de la vie et du pouvoir de l'écriture... Réflexions nourries, comme il le confie dans la note de fin,  par ses propres lectures de Pasolini et de Ungaretti ainsi que par les  nombreux voyages, réels ceux-ci, qu'il effectue en Afrique centrale.  

Enfin, au travers de cette multiple mise en abyme, le lecteur est à son tour invité à se mettre en route, à ouvrir les vannes de la réflexion et à participer à ce voyage collectif à bord de ce paquebot nommé humanité, où rationnel et irrationnel ; modernité et tradition ; vie et mort ; ...  forment "les deux faces d'une même réalité".
"(...) la vie est comme une tresse de nattes, jamais vous ne parviendrez à dénouer quelque explication que ce soit si vous ne prenez en considération les tresses du haut et celles du bas, l'endroit et le revers, parce qu'en définitive tout se tient et s'entremêle." 
Bon voyage avec




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