samedi 4 janvier 2014

Nous sommes tous des faits divers

Ker éditions, 09/10/2013

Avec mes élèves, je travaille souvent la "nouvelle".  Un genre qui les surprend toujours :

"M'dame, il n'y a pas de suite ?
- Eh non, ça se termine ainsi !  A toi d'imaginer... "

Peu habitués à lire entre les lignes, à inférer ce qui n'est pas noté noir sur blanc, à ne pas avoir de réponses immédiates à leurs questions, ils rechignent au début puis, pris au jeu, se transformant peu à peu en détectives des mots, des non-dits, ils finissent par en redemander.

En voici quatre pour le moins surprenantes qui ont comme
 point commun l'humain et ses failles.  En dédicace de ce recueil, l'auteur annonce d'ailleurs la couleur :
"En espérant que personne ne se reconnaîtra là où il n'est pas, mais que chacun se reconnaîtra là où il pourrait être."
La première, intitulée Antonio Araldi, raconte l'histoire d'un riche Italien, constructeur de voitures de luxe, qui tente tout pour conserver l'amour de sa femme.  Sûr que la lecture de ces quelques pages va faire frissonner tous les fans de belles voitures qui crieront peut-être au sacrilège et en oublieront sans doute le drame humain "longuement noué" qui se cache derrière...

Dans la seconde, Des traces de peur, on entre dans une dimension plus fantastique.  David, un jeune inspecteur de police est confronté à un meurtre sans aucun indice.  Alors qu'il pense jeter l'éponge, son patron le rencarde sur un vieux de la vieille, spécialiste de ces cas insolubles.  Le vieux policier lui confie son "truc" infaillible, la possibilité incroyable de percevoir les traces de peur laissées par les tueurs.  Contre toute attente, le jeune homme semble partager ce don extraordinaire sauf qu'il y a une faille !

La troisième, Le Messie, met en scène un clochard qui, tous les vendredis soirs, joue les pique-assiettes dans le cercle juif laïc de son quartier. L'homme fréquente la bibliothèque, lit beaucoup, recopie...  Il aimerait pouvoir lui aussi se rendre au cercle pour parler ou écouter les autres et non vider les verres abandonnés...  Pas simple pourtant quand on a la mémoire défaillante, qu'on perd ses notes et qu'on a  une imagination débordante.  Celle-ci s'emballe lorsqu'il découvre que ses "hôtes" sont Juifs.  De fil en aiguille (à vous de découvrir le fil de ses élucubrations), il finit par s'imaginer être le Messie... Finira-t-il par l'avouer aux membres du cercle ?

Des quatre, c'est celle qui m'a le plus touchée.  Malgré son doux délire, notre gentil poivrot a des moments de lucidité qui font froid dans le dos.
"Pourquoi tout dans ma vie est-il aussi sali ?  Je n'étais pas comme ça avant.  Quand ?  Je ne sais plus."
Ses raisonnements loufoques, quant à eux, font sourire et on s'amuse de la conclusion qu'il donne à cette histoire.

La quatrième, Que ma joie demeure, est plus triste mais tout aussi poignante. Il s'agit du long monologue déchirant d'une mère désemparée par l'état de catalepsie de son dernier-né.  Celle-ci s'adresse à Dieu et s'excuse de ne pas (plus) aimer Bach. Pourquoi ?  A vous de le découvrir... 
"Évidemment, si Vous me l'ordonnez, je Vous obéirai, je dois Vous faire confiance, aveuglément, s'il le faut vraiment j'aimerai Bach, pour Vous, mais alors sans l'écouter, d'accord ? comme tous ces gens qui vantent les écrivains qu'ils n'ont jamais lus."  
En conclusion, on passe un excellent moment de lecture.  Court certes (96 pages) mais intense en émotions.  Le propos est original voire fantastique par moments.  Pourtant, dans leurs réactions, les personnages pourraient être tout un chacun et les questions sont, quant à elles, universelles. Comment réagir face à un amour exigeant, à un constat d'impuissance et un crime qui reste à jamais impuni, à une folie dont on est peut-être pas loin, à l'impossibilité d'interagir avec son enfant, ...  ? Ces nouvelles nous renvoient à notre condition humaine où se télescopent le meilleur, le banal et le pire... 
"Que tout ait été vécu n'atténuera jamais ni la joie ni la souffrance d'un être, pas plus que cela n'empêchera des enfants de naître, de grandir, de mourir. Nous sommes tous des fais divers."
Pour info, ces textes ont déjà été publiés dans d'autres recueils et adaptés au théâtre.

Pour aller plus loin :

Avec la lecture de ce recueil, je participe au 

challenge album

et entame les 4 % (19/24).

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