mardi 27 mars 2012

Blog en scène: Bakou et les adultes


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Ce 27 mars 2012, c'est la Journée mondiale du théâtre.   Cette journée fête son 50e anniversaire et s'est dotée d'un parrain de marque en la personne du comédien et metteur en scène américain John Malkovich. 



Voici le message qu'il adresse à tous ses compagnons artistes de théâtre:

"Je suis honoré que l'Institut International du Théâtre ITI à l'UNESCO m'ait demandé de donner ce discours qui commémore le 50ème anniversaire de la Journée Mondiale du Théâtre. J'adresserai donc mes brèves remarques à mes compagnons artistes de théâtre, mes pairs et mes camarades.
Puisse votre travail être puissant et original. Puisse-t-il être profond, touchant, contemplatif, et unique. Qu'il nous aide à refléter la question de ce que signifie être humain, et que cette réflexion soit guidée par le coeur, la sincérité, la candeur et la grâce. Puissiez-vous dépasser l'adversité, la censure, la pauvreté et le nihilisme, que nombre d'entre vous seront obligés d'affronter. Puissiez-vous être bénis du talent et de la rigueur pour nous éclairer sur les battements du coeur humain, dans toute sa complexité, et de l'humilité et de la curiosité qui en fait le travail d'une vie. Et que le meilleur de vous-même - et seulement le meilleur de vous-même, dans ces seuls rares et brefs moments - parvienne à définir la question la plus fondamentale, "comment vivons-nous?". Je vous souhaite sincèrement d'y parvenir. "- John Malkovich

A l'initiative de Sophie des Bavardages de Sophie, je commémore également cet art en vous parlant ici d'un texte de théâtre à destination des plus jeunes.


Ce texte qui n'est pas récent (2001) mais toujours d'actualité, me tient particulièrement à coeur.  Il rejoint à merveille le regard attendri que je porte sur mes élèves tout en égratignant au passage le monde des adultes et ses incohérences!

Pour l’auteur, "Bakou est un enfant comme les autres. Il est l'enfant "habituel", anonyme, non individualisé. Bakou, un enfant parmi d'autres, n'est surtout pas un enfant héroïque!" Et il ajoute: "Je suis bouleversé par les enfants. J'ai voulu leur donner la parole. J'ai voulu les défendre et parler pour eux. Dans "Bakou et les adultes", je montre leur innocence, leur insolence, leur intelligence, leur imagination et leur beauté!"






Les scènes:
Bakou et sa mère
Bakou au musée
Bakou et l'amour
Bakou et son copain Mehdi
Bakou et sa grand-mère
Bakou et le chauffeur
Bakou et le sandwich (monologue)
Bakou et la guerre
Bakou et l'adulte


Les personnages:
Bakou, 12 ans
Sa mère
Sa grand-mère
Son oncle Jacques
Son oncle Mehdi
Son parrain
Un adulte à l'arrêt d'autobus
Le chauffeur





L'histoire:

Bakou a 12 ans. Il s'intéresse aux choses de la vie et de l'amour...  et a un nombre incalculable de questions:
"Pourquoi sa mère pleure-t-elle quand il lui demande ce qu'est l'amour fou?  Pourquoi son parrain l'emmène au musée et ne s'intéresse pas aux oeuvres qu'il voit?  Pourquoi il faudrait faire des études si les études ne servent à rien pour devenir intelligent?  A quoi ça sert de faire une guerre où il n'y a pas de vainqueur?  Pourquoi les adultes ont-ils oublié qu'ils ont été des enfants?"
Les adultes ont beaucoup de difficultés à lui répondre!

Mon avis:

Avec son franc-parler, Bakou - tel un Petit Prince - appuie là où ça fait mal: les incohérences et les faux-fuyants des adultes.  Dans ce texte, l'auteur oppose deux visions diamétralement opposées: celle de l'enfant pour qui tout est possible, qui préfère agir et puis tirer des conclusions et celle de l'adulte qui a peur de tout, pèse le pour et le contre avant d'entreprendre quoi que ce soit!  Ce qui a disparu entre les deux: l'imagination et le rêve!

Ses questions sur la vie et l'amour nous dérangent car on est bien forcés d'admettre qu'on est loin d'avoir toutes les réponses pour ne pas dire qu'on n'en a aucune!  Celles-ci nous renvoient également à nos propres fêlures que nous tentons, tant bien que mal, de cacher sous le traintrain de notre quotidien.  L'enfant, lui, se construit et a besoin de réponses que nous ne voulons ou ne pouvons pas lui donner!  Et, peut-être que, finalement, si nous oublions que nous avons été des enfants, c'est pour zapper une fois pour toutes ces questions qui font mal...

Extrait:
Bakou interroge sa mère sur l'amour fou.

Bakou: Je ne voulais pas te faire pleurer, maman.  (Il s'approche d'elle et la câline.)
Mère: Mon chéri...  Tu sais, tu peux me poser les questions que tu veux, même sur la sexualité, puisque aujourd'hui je sais bien que vous en parler entre vous...
Bakou: Pas moi!
Mère: Peu importe, je ne te demande rien.  Parle-moi de tout si tu en as besoin, de se masturber, de s'embrasser sur la bouche, ça je veux bien, mais évite de me parler de l'amour, s'il te plaît.
(Elle se remet à pleurer.)

Dérangés par cette logique implacable d'enfant qui lit en nous comme dans un livre, nous crions le plus souvent à l'insolence. Pour Bakou, lorsqu'il pose une de ses questions embarrassantes à sa mère, il n'est pas rare qu'il ait une gifle en retour accompagné du sacro-saint: "Tu l'auras voulu" auquel il répond invariablement: "Non je ne l'ai pas voulu, c'est toi qui l'as voulu."

Et de Bakou de constater que les parents ne savent finalement vraiment pas comment faire avec les enfants et que ce serait peut-être aux enfants eux-mêmes à éduquer leurs parents!

Certains passages sont plus émouvants comme par exemple celui où Bakou va rencontrer pour la première fois son père et se confie au chauffeur chargé de le conduire.

"J'ai pas envie de jouer au cobaye.  Les enfants, ils ont jamais envie de jouer aux cobayes et on les fait toujours jouer aux cobayes, toi aussi tu me fais jouer au cobaye en me conduisant à mon père comme si j'étais un prisonnier, c'est pas bien."

Dans "Bakou et le sandwich", il s'interroge sur nos habitudes alimentaires:

"Les parents, ils sont toujours à s'affoler qu'on mange pas assez et eux ils s'affolent de trop manger parce qu'ils ont peur de grossir, de toute façon ils s'affolent, ils arrivent pas à être tranquilles avec la nourriture.  Sans compter les fausses vérités comme la soupe qui fait grandir, le fer dans les épinards, les carottes qui font la peau rose, même encore maintenant maman fait semblant d'y croire alors qu'elle a renoncé depuis longtemps au Père Noël et au Bon Dieu qui te regarde quand tu mens.  Côté nourriture, elle est restée à l'âge de pierre.  Au début elle crie et après elle se met à pleurer si je mange pas.  Ca doit venir de ses parents à elle.  Il paraît qu'on refait aux autres ce qu'on vous a fait quand on était petit.  J'espère que je serai pas comme ça parce que c'est à vous dégoûter d'avoir des enfants."


Vous l'aurez compris, ce texte de Jean-Gabriel Nordmann vous fera tour à tour rire et grincer des dents.  Réfléchir aussi à notre rôle de parents... et aux réponses que nous fournissons à nos enfants!

En guise de conclusion, je vous propose de découvrir la toute dernière scène...

Bakou et l'adulte

Un adulte et Bakou devant un arrêt d'autobus.
(Ne pas hésiter à prendre des temps puisqu'il s'agit justement du temps qui passe, un temps qui produit chez l'adulte de l'inquiétude et chez l'enfant une occasion.)

ADULTE: C'est long, aujourd'hui...  Il y a longtemps que tu attends, mon petit?
BAKOU: Je ne sais pas.
A: C'est curieux, il n'y a personne.
B: Moi, je suis là.
A: D'habitude, il y a du monde.
B: Ca dépend des jours.
A: Dans la rue, ce matin, il n'y avait personne...  moins de voitures, moins de bruit, comme en plein hiver.
B: Peut-être ils se sont pas réveillés.  Ou alors ils ont pas voulu se réveiller.
A: Tu reviens de l'école?
B: On est mercredi, c'est le jour sans école.
A: C'est vrai.  Tu rentres à la maison?
B: Je sais pas encore.
A: Ah bon...  Tiens, le fleuriste est fermé, il n'a pas dû ouvrir de la journée, c'est curieux pour un mercredi.
B:  Peut-être il est malade, peut-être il a eu un accident, peut-être il est mort.
A: Quand même.  (Il regarde à sa gauche.)  Toujours rien.  Ca dure pas si longtemps d'habitude.
B: Je ne sais pas, je ne compte pas les secondes dans ma tête.
A: Tu n'as pas de montre?
B: Ca gêne au poignet.  La nuit sur ma table de nuit on entend les aiguilles, ça empêche de dormir.  Alors, je l'ai échangée.
A: Tu l'as échangée contre quoi?
B: Contre des livres.
A: Ah?...  Il n'y a pourtant pas la grève, on l'aurait dit aux informations.
B: Peut-être une grève surprise.
A: C'est énervant, on est toujours pris en traître.
B: Moi, j'aime bien les grèves.
A: Ah bon?
B: On est obligés de marcher, ça fait voir des rues qu'on ne connaît pas.
A: Toi tu ne travailles pas, bien sûr.
B: Je travaille à l'école!
A: Ou alors une manifestation, une manifestation qui bloquerait la circulation.
B: Des Kurdes, ou des Serbes, ou des sans-papiers, ou des pompiers, ou des homosexuels, ou des Corses.
A: Oui...
B: Ou c'est l'enterrement du président de la République, ça ferait du monde aussi.
A: Pourquoi dis-tu ça, il est arrivé quelque chose au président?
B:  Je ne sais pas, c'est possible, tout est possible.
A:  Même s'il est mort, mon petit, et je ne le souhaite pas personnellement, il y aurait l'organisation des obsèques, ça prend du temps.
B:  Chez les musulmans c'est le jour même ou le lendemain.
A: Ah bon?  T'es sûr?  Tu n'es pas musulman toi quand même?
B:  Non mais ça ne m'empêche pas de savoir.
A: Bien sûr.
B: Ou alors, c'est la fin du monde, un peu plus tôt que prévu et on est les derniers.
A:  Qu'est-ce que tu racontes?
B: Je réfléchis aux possibilités, s'il n'y a personne autour, que le bus n'arrive pas, qu'il n'y a même plus de bruit comme en hiver alors qu'on est au printemps, il faut bien qu'il y ait une raison, non?
A:  Tu t'appelles comment?
B:  Bakou.
A:  Je n'ai jamais entendu ce prénom, ça vient d'où?
B:  De mes parents, à ma naissance.
A:  Oui bien sûr...  C'est de quelle origine?
B:  Je ne sais pas.
A:  Tes parents sont français?
B:  Ben oui, pourquoi?
A: S'ils t'attendent, ils risquent d'être inquiets avec ce retard.
B:  Ils n'attendent pas, c'est moi qui les attends le soir.
A:  Oui, ils rentrent du travail, bien sûr...
B:  Et toi, il y a quelqu'un qui t'attend?
A:  Hein?...  Heu...  Non, pas ce soir en tout cas.
B: Tu as de la chance...  Alors pourquoi tu es stressé?
A:  Je ne suis pas stressé mais j'aimerais bien rentrer à la maison à l'heure...  J'ai pas envie de traîner dans la rue.
B:  On traîne pas, là...
A:  Toujours rien.  C'est pas normal.
B: Peut-être qu'il ne viendra plus jamais.
A:  Qu'est-ce qu'on va faire?
B:  On va rejoindre la cohorte des morts.
A:  Qu'est-ce que tu racontes encore?
B:  Au début on commence par attendre l'autobus et puis après on attend la mort.
A:  C'est à l'école que tu apprends ça?
B:  Quelquefois oui.
A:  On dirait que tu prends plaisir à faire peur.
B:  Moi, ça me fait peur.
A (temps):  Toujours rien, quelle perte de temps!  Bon, il va falloir prendre une décision.
B:  Ca y est, je vois du monde.
A: Où ça?
B:  Devant.
A:  On dirait des yeux.
B:  Qui nous regardent.
A:  Oui.
B:  Dans le noir.  Ca veut dire qu'on est au théâtre.
A:  Au théâtre?
B:  Bien sûr.
A:  Mais alors, tout était prévu.
B:  Sans doute.
A: Tu le savais?
B: Non, mais maintenant, je le sais.
A:  Et là maintenant, qu'est-ce qui va se passer?
B:  Ca va s'éteindre.
A:  Pourquoi?
B:  Parce que c'est l'heure.  Je t'avais prévenu, rejoindre les morts...
A:  Mais on n'a parlé de rien!
B:  Peut-être que si.
A:  Dis-leur de nous laisser encore un peu de temps.
B:  C'est trop tard.
A:  On aurait pu me prévenir quand même!
B:  Regarde, je compte jusqu'à cinq, 1...  2...  3...  4...  5...  Top!

(La lumière s'éteint brutalement.)

FIN

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